Pendant des millénaires, l’humanité s’est nourrie grâce aux plantes qui poussaient autour d’elle. L’agriculture a transformé nos modes de vie… sans faire disparaître les plantes sauvages comestibles pour autant. Elles sont restées là : discrètes, tenaces, présentes au bord des chemins, dans les friches, parfois même en ville dès qu’il y a un peu de terre libre.
Dans cette interview, je reçois Nathalie Deshayes, fondatrice de Plantes Sauvages Comestibles, pour parler de ce monde à la fois familier et méconnu : cueillir, identifier, cuisiner et surtout recréer une relation avec le vivant, au-delà d’une simple logique de “supermarché à ciel ouvert”.
Si vous n’avez pas vu la première vidéo tournée ensemble (où Nathalie m’interviewe), elle est ici :
Permathérapie et Plantes Sauvages Comestibles – Rencontre avec Loïc Plisson
Une passion devenue vocation
Ce qui frappe d’emblée chez Nathalie, c’est la simplicité avec laquelle elle raconte une passion qui remonte à l’enfance. Toute petite, elle observait déjà les plantes avec une attention presque quotidienne. Un carnet, des croquis, des notes saison après saison. Elle se souvient d’avoir noté tous les printemps combien de crocus il y avait d’ouverts dans le jardin, chaque jour, simplement pour observer ce qui changeait.
Cette curiosité précoce l’a naturellement conduite vers des études en écologie et en éducation à l’environnement. Une formation solide pour apprendre à identifier les plantes sauvages avec les fameuses flores, les critères botaniques, la rigueur. Mais curieusement, sans véritable transmission sur leurs usages comestibles ou médicinaux. Comme si savoir nommer suffisait, sans se demander à quoi cela servait.
Des premières cueillettes aux restaurants gastronomiques
L’apprentissage des plantes sauvages comestibles a donc commencé pour Nathalie par quelque chose de très simple. La menthe sauvage (Mentha aquatica) d’abord, facile à reconnaître, évidente même. Puis l’ortie (Urtica dioica) et le pissenlit (Taraxacum officinale). Et ensuite, livre après livre, notamment grâce à François Couplan dont elle découvrait les ouvrages, essai après essai, recette après recette, un répertoire qui s’est élargi année après année.
Nathalie a aussi vécu un parcours singulier. Elle a tenu deux restaurants, dont un en pleine nature en Sologne, où les plantes sauvages comestibles entraient déjà dans les assiettes. Il y avait un menu dédié, de la décoration sauvage dans toutes les préparations. Puis un second restaurant en ville, à Orléans, où la cueillette devenait plus difficile par manque de temps et d’accès à la nature proche.
Jusqu’au moment charnière. Vendre le restaurant, sentir qu’il manque quelque chose, ne plus se reconnaître tout à fait dans ce rythme. Et voir les plantes revenir comme une évidence. Aujourd’hui, elle transmet cette passion à travers stages, formations, cuisine et botanique, dans une démarche qui refuse la simplification.
Pourquoi les plantes sauvages comestibles comptent encore aujourd’hui
La vraie distance culturelle avec les plantes sauvages, dans nos régions, s’est surtout installée ces deux derniers siècles. Avant cela, même après l’avènement de l’agriculture, on a continué à cueillir, à utiliser, à manger ces végétaux qui poussaient aux marges des cultures. Cette perte est énorme, parce qu’il ne s’agit pas seulement d’un truc de survivaliste ou d’un hobby pour botanistes amateurs.
Les plantes sauvages comestibles représentent un savoir à la fois nourrissant au sens très concret de diversifier ce qu’on met dans l’assiette, culturel car c’est un héritage transmis de génération en génération aujourd’hui largement interrompu, et profondément relationnel. Apprendre à regarder, reconnaître, toucher, sentir et comprendre ce qui vit autour de nous change notre rapport au monde.
Un savoir inestimable en voie de disparition
Comme le dit Nathalie avec conviction, c’est un savoir d’une valeur énorme, inestimable. L’humanité a toujours su reconnaître les plantes terrestres, on a toujours observé, appris à reconnaître, transmis de génération en génération. On a toujours su à quoi ça servait, aussi bien pour se nourrir que pour se soigner. Cette continuité s’est brisée récemment, à l’échelle de l’histoire humaine.
Les plantes sauvages comestibles offrent aussi une richesse incroyable qu’une vie entière ne suffirait pas à explorer, même dans une seule région. Pour une même plante, plusieurs parties peuvent être utilisées. Le pissenlit (Taraxacum officinale) par exemple, que tout le monde connaît pour ses feuilles en salade, offre aussi ses boutons floraux qu’on peut confire façon câpres, ses fleurs pour faire du miel de pissenlit, ses racines torréfiées en substitut de café, et même ses tiges dans certaines préparations. Chaque plante devient ainsi un univers à part entière.
Une créativité culinaire sans limite
Et la créativité culinaire ouvre encore plus de portes. On peut intégrer les plantes sauvages dans une cuisine française classique, dans une approche végétarienne, végétalienne, keto, crudivore. Nathalie elle-même a joué à travers différentes façons de s’alimenter, par contrainte ou par choix, et à chaque fois les plantes sauvages apportaient une ouverture culinaire avec des saveurs et des textures différentes qui multipliaient les possibilités.
Commencer par une seule plante sauvage comestible
Beaucoup de personnes ont envie de se lancer dans la cueillette, mais se sentent bloquées. Il y en a trop, je ne saurai jamais. J’ai peur de me tromper. Ces deux freins reviennent constamment. La solution est pourtant simple, et Nathalie la rappelle à chaque stage. Commencez par les plantes que vous connaissez déjà à 100%.
L’ortie, la plante idéale pour débuter
L’exemple typique reste l’ortie (Urtica dioica). Tout le monde la connaît, souvent pour s’être fait piquer. Quand on sait qu’il suffit de gants pour la cueillir, le premier pas devient réaliste. On prend les six à huit feuilles du sommet, la pointe, de préférence avant la floraison. Quand apparaissent les petits épis tombants, le goût devient un peu poissonneux, moins agréable. Mais pour un usage thérapeutique, l’ortie reste tout autant utilisable.
Avec cette première cueillette, quelque chose change. Vous n’êtes plus dans la théorie, dans les livres ou les vidéos. Mais dans l’expérience concrète avec les plantes sauvages comestibles. Vous rentrez chez vous, vous faites le tri, vous lavez les feuilles, vous les manipulez. Peut-être que vous ne les utiliserez pas tout de suite, vous les mettez dans une boîte. À chaque fois, il y a des manipulations, et ça vous fait avoir une relation avec cette plante, une expérience avec elle.
Affiner son regard par la relation
Et cette relation va aiguiser votre regard. La prochaine fois que vous vous intéresserez à une autre plante, vous pourrez vous dire : tiens, chez l’ortie, c’était comme ça, elle avait les dents un peu plus pointues que cette plante que j’ai sous les yeux. À travers toutes ces manipulations, on devient petit à petit sensible aux détails, on peut mieux appréhender les plantes qu’on découvre ensuite.
Il y a aussi les odeurs, le toucher. Une plante qui va être rêche, quand on la cueille, on va vraiment le sentir. On ne va pas seulement le lire dans un livre de reconnaissance où il est écrit que cette plante est rêche. Non, on l’aura senti dans nos mains. Et quand on en cueillera une autre, on sentira la différence, ce toucher un peu caoutchouteux, cette texture lisse, cette surface veloutée.
Quelques plantes faciles pour débuter
Au-delà de l’ortie (Urtica dioica), quelques plantes faciles permettent de débuter sans confusion dangereuse. Le pissenlit (Taraxacum officinale) bien identifié, reconnaissable à ses feuilles dentelées en rosette et à sa fleur jaune solitaire. Le plantain (Plantago major ou Plantago lanceolata), avec ses feuilles nervurées caractéristiques et sa hampe florale en épi. La pâquerette (Bellis perennis), petite et familière dans nos pelouses. La mauve (Malva sylvestris), avec ses feuilles arrondies et ses fleurs roses ou mauves délicates.
L’objectif reste d’entrer dans la pratique sans s’exposer à des confusions complexes. Plus vous pratiquez, plus votre regard s’affine. Vous ne reconnaissez plus une plante seulement avec un nom, vous la reconnaissez comme on reconnaît quelqu’un. Sa texture, son odeur, la disposition de ses feuilles sur la tige, le milieu où elle pousse, tout cela devient familier.
La cueillette de plantes sauvages comme relation
Un passage important de notre échange porte sur un geste très concret. Trier, laver, préparer. La cueillette n’est que le début de notre relation avec la plante. Retirer les petites bêtes, écarter les feuilles abîmées, sentir, manipuler, stocker. Ce sont des moments simples, parfois silencieux, parfois conviviaux, qui créent une forme de lien tangible avec les plantes sauvages comestibles.
Apprendre avec tous ses sens
Car vous ne retenez pas seulement une définition dans un livre. Vous apprenez aussi la texture, les odeurs caractéristiques, la structure de la plante, les détails visuels qui différencient deux espèces proches. Nathalie utilise une image parlante : c’est comme des parents qui distinguent des jumeaux. Au début, tout se ressemble. Avec la relation et l’habitude, des différences deviennent évidentes. On arrive même à percevoir une personnalité de la plante. L’ortie (Urtica dioica) droite avec ses feuilles opposées très organisées, le lierre terrestre (Glechoma hederacea) qui rampe au sol avec ses petites feuilles arrondies, chacune amène cette impression qu’elle dégage.
L’observation comme première compétence
Cette observation attentive devient vitale. Quand on veut cueillir une plante, la première chose, c’est l’observation. Il faut être sûr à 100% de son identification avant de pouvoir la cueillir pour la manger. Pas à peu près, pas ça ressemble, pas je crois que. Si vous voulez cueillir des plantes sauvages comestibles, la première compétence n’est pas la cuisine, c’est l’observation précise.
Relativiser sans banaliser la question des plantes toxiques
Quand on parle de plantes sauvages comestibles, on finit toujours par y arriver. Et les plantes toxiques ? C’est une question légitime, et dans cette question, il y a deux pièges opposés. Instaurer une peur paralysante où l’on n’ose plus rien toucher, ou banaliser en se disant qu’il suffit de goûter un peu, ce qui encourage des prises de risque inutiles.
La base reste toujours l’identification sûre. Mais il faut aussi remettre les risques en perspective. Nathalie rappelle des données importantes. Environ 150 plantes mortelles en Europe, face à plus de 1 600 plantes sauvages comestibles recensées rien que dans l’Encyclopédie de François Couplan. Un rapport de plus de 1 à 10. Autrement dit, il n’est pas vrai que pour chaque plante comestible, il y a un double mortel qui vous attend à côté. Cette vision entretient une peur irrationnelle qui empêche d’apprendre et coupe d’un savoir précieux.
Les différents niveaux de toxicité
Toxique n’est pas toujours synonyme de mortel. Il existe plusieurs niveaux. Toxique mortel avec une très petite quantité, comme la grande ciguë (Conium maculatum) que l’on peut croiser le long de la Loire et qui fut utilisée pour empoisonner Socrate, heureusement reconnaissable à ses taches pourpres sur la tige et son odeur désagréable de souris.
La toxicité par quantité, où il faut faire attention à la dose, comme l’oseille (Rumex acetosa) riche en acide oxalique qui peut poser problème aux personnes ayant des soucis de reins si on en mange trop souvent.
Toxique par la durée, un problème en consommation trop fréquente ou prolongée.
Et toxique selon la partie consommée, car feuilles, racines, graines ne sont pas la même histoire.
Des exemples concrets de confusions à éviter
C’est exactement comme dans l’alimentation classique. On ne mange pas les feuilles de tomate, on évite les pommes de terre vertes, et personne ne conclut que la tomate est mortelle. On a juste appris les repères. Avec les plantes sauvages comestibles, c’est pareil. On apprend quoi, quelle partie, à quel stade, et comment.
Quelques confusions classiques à connaître dans nos régions. L’ail des ours (Allium ursinum), délicieux au printemps le long des cours d’eau, peut être confondu avec le muguet (Convallaria majalis) qui est toxique. La différence ? L’odeur d’ail caractéristique quand on froisse la feuille d’ail des ours, et ses feuilles qui sortent une par une du sol, contrairement au muguet dont les feuilles partent par deux de la même tige. Le fenouil sauvage (Foeniculum vulgare), commun sur les friches et les bords de Loire, pourrait être confondu avec la petite ciguë (Aethusa cynapium), mais l’odeur anisée puissante du fenouil lève tout doute.
La prudence comme méthode, pas comme peur
Nathalie est très pragmatique sur ce point. Elle ne dit pas apprenez tout. Elle dit commencez par les plantes que vous connaissez déjà, et qui sont faciles à identifier. L’ortie (Urtica dioica) si vous vous êtes déjà fait piquer, le pissenlit (Taraxacum officinale) quand on le reconnaît bien, d’autres plantes évidentes selon votre région. L’objectif, c’est d’entrer dans la pratique sans vous exposer à des confusions complexes.
Et plus vous pratiquez, plus votre regard s’affine. Texture, odeur, nervures, forme des feuilles, disposition sur la tige, milieu où pousse la plante. Vous ne reconnaissez plus une plante seulement avec un nom, vous la reconnaissez comme on reconnaît quelqu’un. Avec tout ce que cela suppose de familiarité, de mémoire sensorielle, d’expérience accumulée.
La prudence n’est pas la peur. C’est une méthode simple. Je cueille uniquement ce que je reconnais à 100%. Je choisis des plantes faciles au début et je vérifie dans une source fiable si la plante est comestible, quelle partie, et à quel stade. En commençant par des usages modestes, pas besoin d’un repas entier 100% sauvage pour débuter. Et si j’ai un doute, je m’abstiens.
Plus vous prenez le temps d’observer, plus vous devenez serein. La sécurité ne vient pas de l’évitement, elle vient de la connaissance.
Pollution et échinococcose : comprendre pour relativiser
Autre sujet sensible lors de la cueillette de plantes sauvages comestibles, la pollution de l’air, du sol, de l’eau. Là encore, l’échange avec Nathalie évite le discours culpabilisant. Oui, on évite les bords de routes très fréquentées, les zones industrielles, les champs fraîchement traités, les terrains dont l’histoire pose question comme une ancienne décharge.
Mais rappelons aussi une évidence. Nous vivons dans un monde où la pollution existe partout. L’enjeu devient de faire au mieux, avec des choix cohérents, sans se créer des règles impossibles à tenir. Nathalie le dit avec bon sens : si vous mangez du pain dans une boulangerie classique, c’est le blé qui a été traité qui va arriver dans votre assiette. Alors pourquoi se priver d’une superbe station de plantes qui est à quelques mètres d’un champ traité ? Il faut relativiser et ne pas se mettre des barrières qui n’ont pas de logique.
L’avantage de la diversité des sites
Un point crucial que soulève notre discussion, c’est la diversité des sites de cueillette. Contrairement à une filière industrielle standardisée où l’on consomme toujours la même chose issue du même endroit, les plantes qu’on va trouver à droite ou à gauche du champ ne seront pas exactement tout à fait les mêmes. Chaque fois, c’est une population différente avec une signature un peu différente. Cette variabilité est aussi une protection contre l’accumulation.
L’échinococcose : comprendre le cycle pour relativiser
Reste la fameuse échinococcose, souvent présentée comme l’argument massue pour couper court à toute discussion sur la cueillette. Déjà, oui, ça existe. Et oui, c’est une maladie sérieuse quand elle se développe. Mais ce n’est pas une raison pour en faire une peur réflexe, ni pour croire que cueillir égale danger.
Le cycle naturel est assez simple. Le renard héberge un ténia dans son intestin. Il rejette les œufs de ce parasite dans ses crottes, pas dans l’urine contrairement à ce qu’on entend souvent. Un rongeur, campagnol par exemple, mange des végétaux contaminés. Le parasite se développe chez ce rongeur. Le renard mange le rongeur, il se réinfecte, et le cycle recommence.
Nous ne sommes pas prévus dans ce cycle. On peut être hôte accidentel si on ingère des œufs par erreur. Et ce scénario peut arriver avec des plantes sauvages comestibles, oui, mais aussi avec des salades du jardin, des légumes du potager, des cultures conventionnelles, et même via des chiens contaminés. Autrement dit, ce n’est pas le problème des plantes sauvages comestibles, c’est un risque environnemental global dans certaines zones.
Ce que disent vraiment les données
Nathalie rappelle des points importants. Beaucoup de personnes concernées ont un contact fréquent avec des chiens. Le délai entre contamination et diagnostic peut être très long, sept à quinze ans parfois. Il est souvent impossible de déterminer la source exacte. Comment savoir si c’était la petite fraise des bois, le pissenlit, la caresse du chien ou la fraise de chez le maraîcher ?
L’échinococcose n’est pas présente partout avec la même intensité. Zones à vigilance comme le Jura, le nord-est de la France, les Ardennes, le nord des Alpes, parties du Massif central. Et zones peu concernées, comme le Loiret où se trouve Nathalie, région traversée par la Loire. La première question n’est pas plantes sauvages comestibles ou pas, mais je suis dans quelle zone, et quel est le niveau de vigilance raisonnable ici.
Mesures simples de prudence tranquille
Si vous voulez cueillir sereinement, il y a des choix très simples. Cuire ce que vous cueillez pour réduire au maximum le risque. Éviter de consommer cru certaines plantes très proches du sol dans les zones à risque si vous êtes inquiet. Cueillir en hauteur quand c’est possible. Laver soigneusement, ça reste une base logique. Éviter les endroits logiques de dépôts de crottes, comme les chemins ou bords de sentiers, car les renards marquent souvent des passages et ne déposent pas au hasard. Comme le précise Nathalie, les crottes du renard sont posées généralement en plein milieu du chemin pour marquer le territoire. Au milieu d’une prairie où l’on cueille de l’ail des vignes (Allium vineale), il y a très peu de chances que le renard ait posé sa crotte là.
En France, environ trente à quarante cas par an déclarés d’échinococcose. C’est moins de un pour un million d’habitants. Nathalie a cette formule directe : quand vous regardez toute la liste des effets secondaires des médicaments que vous prenez quand même, ou quand vous prenez la voiture, il y a plus de risques.
À ce compte-là, on ne jardine plus, on ne mange plus de crudités, on ne caresse plus son chien, et on ne met plus les mains dans la terre. L’enjeu n’est pas zéro risque, ça n’existe pas. L’enjeu, c’est comprendre, relativiser, et choisir une prudence cohérente qui ne coupe pas d’un savoir précieux.
La richesse des plantes sauvages face aux plantes cultivées
Quand on compare plantes sauvages comestibles et plantes cultivées, la différence ne se limite pas à plus de nutriments. On parle aussi de diversité. Une plante sauvage offre souvent une plus grande variété de composés, une trame plus complexe. Nathalie met deux explications sur la table.
La sélection agricole a beaucoup travaillé dans le sens de la productivité, standardisation, tenue au transport, calibre. Parfois au détriment d’autres critères nutritionnels. Et puis il y a la qualité du sol. Une plante sauvage pousse souvent dans un milieu où il y a encore une vie microbienne active, des symbioses, des réseaux fongiques, les fameuses mycorhizes. La plante n’est pas toute seule, elle est entourée, connectée, nourrie par un écosystème.
Une richesse mesurée scientifiquement
Quand on compare une laitue sauvage avec une laitue cultivée, il y a plus de monde dans la laitue sauvage, image Nathalie. Plus de monde en quantité, mais aussi qualitativement. Des études, notamment dans les années 1980 en Finlande, ont montré que les plantes sauvages comestibles ne contenaient pas seulement plus de nutriments, mais présentaient une plus grande diversité de composants. Le fait d’avoir sélectionné les plantes a appauvri leur composition, leur trame propre.
On ne compare pas seulement une feuille à une feuille. On compare deux mondes. Celui d’une plante connectée à son écosystème vivant, versus celui d’une plante isolée dans un sol appauvri.
Quelques plantes pour commencer
L’ortie, base incontournable
Plutôt que de lister froidement des espèces, voyons comment elles s’intègrent dans une pratique concrète. L’ortie (Urtica dioica), on l’a déjà évoquée, reste la porte d’entrée idéale. Facile à identifier grâce à ses poils urticants, elle se transforme facilement en soupe veloutée avec des pommes de terre, un oignon et du bouillon. En pesto, une fois mixée avec de l’ail, de l’huile d’olive, du parmesan et des pignons, elle ne pique plus du tout. Dans une quiche, blanchie puis mélangée à un appareil œufs-crème, elle apporte une saveur douce et une couleur magnifique.
Le pissenlit, une polyvalence remarquable
Le pissenlit (Taraxacum officinale) offre une polyvalence remarquable. Les jeunes feuilles, cueillies au printemps avant que la plante ne monte en fleur, se mangent en salade avec des lardons, un œuf poché et une vinaigrette moutardée. Les boutons floraux se confisent au vinaigre pour faire des câpres sauvages. Les fleurs elles-mêmes, infusées avec du sucre et du citron, donnent ce fameux miel de pissenlit, sirop doré au goût unique. Et les racines, une fois séchées et torréfiées, produisent une boisson qui rappelle le café.
Plantes des bords de Loire et des milieux humides
Le long de la Loire et dans les zones humides, plusieurs plantes sauvages comestibles méritent l’attention. Le cresson de fontaine (Nasturtium officinale), qui pousse dans les eaux courantes propres, offre ses feuilles piquantes riches en vitamines. Attention toutefois à ne le cueillir que dans des eaux très propres, loin des zones de pâturage. La salicaire (Lythrum salicaria), reconnaissable à ses épis floraux roses dressés le long des berges, a des jeunes pousses comestibles au printemps. La menthe aquatique (Mentha aquatica), omniprésente près des cours d’eau, déploie son parfum mentholé caractéristique.
Plantes des friches et des chemins
Le plantain (Plantago major ou Plantago lanceolata), reconnaissable à ses nervures parallèles bien marquées sur les feuilles, se consomme jeune en salade ou cuit comme des épinards. Ses mucilages apaisent les muqueuses, ce qui en fait aussi une plante intéressante en usage médicinal. Le pourpier (Portulaca oleracea), petite plante grasse discrète qui pousse dans les jardins et les terrains vagues, constitue l’une des meilleures sources végétales d’oméga-3 sous forme d’acide alpha-linolénique. Ses feuilles charnues apportent une texture croquante aux salades.
Plantes des sous-bois et lisières
L’ail des ours (Allium ursinum), au printemps dans les sous-bois frais et humides près des cours d’eau, déploie ses puissants composés soufrés comparables à ceux de l’ail cultivé. Ses feuilles se transforment en pesto printanier avec de l’huile et des noix, en beurre aromatisé mélangé à du beurre mou, ou en soupe crémeuse avec des pommes de terre. Attention toutefois à ne pas le confondre avec le muguet (Convallaria majalis) qui est toxique. L’odeur d’ail caractéristique quand on froisse la feuille permet de lever tout doute.
Plantes des haies et lisières
En fin d’été et en automne, les mûres sauvages (Rubus fruticosus) se cueillent le long des chemins. Les prunelles (Prunus spinosa), fruits du prunellier qui forme des haies impénétrables, les cenelles (Crataegus monogyna) de l’aubépine, l’argousier (Hippophae rhamnoides) dans les zones sablonneuses offrent fibres, vitamine C et pigments antioxydants. À condition bien sûr de respecter scrupuleusement les lieux de cueillette, les périodes appropriées et l’identification rigoureuse des espèces.
Cette cueillette raisonnée nous reconnecte au territoire, aux cycles des saisons, et réveille une forme d’autonomie alimentaire accessible à tous. Non pas pour se suffire entièrement, ce qui serait illusoire dans nos contextes de vie modernes, mais pour retrouver un lien, une compétence, une relation qui s’était perdue.
Au-delà de l’alimentation, une reconnexion
Au terme de notre échange, une évidence s’impose. La cueillette de plantes sauvages comestibles dépasse largement la simple question nutritionnelle. C’est une porte d’entrée vers une relation différente avec notre environnement. Une façon de sortir de cette distance que nous avons créée avec la nature ces deux derniers siècles. Une manière de retrouver un savoir ancestral qui fait partie de notre humanité profonde.
On n’a pas le droit d’oublier tout ça, affirme Nathalie avec conviction. Il faut absolument qu’on continue à entretenir ce savoir. Non pas par nostalgie d’un passé révolu, mais parce que ce savoir porte en lui quelque chose d’essentiel. La capacité à lire le monde végétal qui nous entoure, à reconnaître ce qui nourrit, à ne plus être totalement dépendant des circuits commerciaux pour se nourrir.
Les bénéfices insoupçonnés de la cueillette
Au-delà des nutriments et de la diversité alimentaire, la cueillette de plantes sauvages comestibles offre des bénéfices insoupçonnés. Pour la santé, c’est le contact avec une diversité microbienne bénéfique, l’enrichissement du microbiote, l’exposition à une grande variété de composés végétaux que l’alimentation standardisée ne fournit plus, l’exercice physique en pleine nature qui accompagne la cueillette.
Pour le bien-être psychologique, c’est le ralentissement du rythme que la cueillette impose naturellement. On ne peut pas se presser quand on observe une plante pour l’identifier avec certitude. Cette observation attentive devient une forme de méditation, un moment où l’esprit se pose. Il y a aussi la satisfaction profonde de se nourrir par soi-même, même partiellement, et cette connexion sensorielle avec le vivant qui nous sort de nos écrans et de nos espaces clos.
Pour l’autonomie, c’est une compétence pratique valorisante, une forme d’indépendance alimentaire au moins partielle, un savoir résilient qu’on peut transmettre et qui ne dépend d’aucune infrastructure.
Un geste écologique concret
Pour l’écologie, c’est la compréhension fine des écosystèmes qui vient avec la pratique régulière, le respect accru du vivant quand on commence à le connaître intimement, et une alimentation à impact carbone minimal puisqu’il n’y a ni transport, ni emballage, ni transformation industrielle.
N’oubliez pas que vous n’avez pas besoin de connaître des centaines de plantes pour commencer. Une seule suffit pour entrer dans ce monde fascinant. L’ortie (Urtica dioica), le pissenlit (Taraxacum officinale), le plantain (Plantago major), choisissez celle qui pousse déjà près de chez vous. Celle que vous croisez tous les jours sans vraiment la voir. Et commencez à créer une relation.
Petit à petit, votre répertoire s’élargira naturellement. Votre regard s’affinera. Les plantes sauvages comestibles deviendront des compagnes familières plutôt que des inconnues. Et surtout, vous découvrirez qu’à nos pieds, même en ville, même sur un balcon où quelques graines arrivent portées par le vent, se déploie un monde passionnant et nourrissant qui n’attend que votre attention pour se révéler.
Nathalie transmet ce savoir à travers ses stages et formations, mais aussi à travers son livre « 40 plantes sauvages comestibles, 40 recettes », auto-édité et disponible sur son site. Vous y trouverez des photographies qui aident à l’identification, des recettes accessibles qui respectent les plantes sans les dénaturer, et surtout cette approche qui refuse la simplification.
Ressources : où retrouver Nathalie
- Le site de Nathalie : https://plantes-sauvages-comestibles.com/
- En savoir plus sur sa formation : https://plantes-sauvages-comestibles.com/inscrivez-vous-ici/
Pour aller plus loin
Si ce thème vous parle, je vous recommande aussi de regarder la première vidéo de notre rencontre (où Nathalie m’interviewe) :

Dès que j’ai vu le sujet, je me suis empressée de cliquer ! J’ai moi aussi cette passion pour les plantes sauvages et comestibles… mais je suis de l’autre côté de l’Atlantique, alors je constate plusieurs différences dans les espèces disponibles et dans certaines appréhensions que les gens ont par rapport à la cueillette. D’ailleurs, on m’a déjà demandé s’il était possible de récolter des plantes sauvages malgré l’urine des renards… et j’avoue que je ne savais vraiment pas quoi répondre 😶. Ici, ce n’est pas un enjeu. Alors merci d’avoir expliqué que c’était en détail, je comprends beaucoup mieux d’où vient cette peur (qui me paraissait un peu saugrenue, j’avoue 😅).