L’IA va-t-elle détruire la médecine ?

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Médicaux, paramédicaux, praticiens naturels : l'intelligence artificielle est déjà là. Que change-t-elle dans notre manière de soigner ?

Dans la douceur de la nuit, devant son ordinateur, il décrit sur son clavier les douleurs qu’il présente et les marques qui sont apparues il y a 10 jours… faute de rendez-vous. Ce n’est pas de la science-fiction : cela se produit, chaque jour, dans un silence implacable. Il y a quelques semaines, j’ai demandé aux lecteurs de l’infolettre de Se Soigner Autrement : utilisez-vous l’intelligence artificielle ? Les réponses ont afflué… même de la part de soignants.

La vraie question n’est plus de l’adopter ou de la fuir : aujourd’hui nous l’utilisons toutes et tous (plus ou moins volontairement). La question est plus dérangeante : qu’est-ce que cet outil est en train de modifier dans notre façon de soigner, de se soigner et dans notre manière de penser le soin ?

Une machine formidable pour ne plus rester seul avec une question

Ce que les médecins font déjà avec l’IA

Chez les médecins, l’IA sert à des choses très différentes : documenter une consultation, synthétiser un dossier, chercher une donnée, rédiger, parfois analyser une imagerie. Une enquête de l’American Medical Association publiée en 2025 auprès de médecins américains indiquait que 66 % des répondants déclaraient utiliser une IA dans leur pratique. C’est simplement une enquête déclarative et américaine, qui plus est. On ne peut pas la transposer telle qu’elle à la France. Cependant cela donne un ordre de grandeur intéressant.

L’OMS, de son côté, ne publie pas des résultats mais des recommandations : ces outils prennent de plus en plus de place dans le diagnostic et les soins cliniques, elle appelle donc à une grande prudence sur leurs conditions d’usage.

Nous ne pouvons que comprendre pourquoi…

Un médecin rencontre une situation inhabituelle. Il hésite entre plusieurs hypothèses, veut vérifier une interaction médicamenteuse, retrouver une recommandation récente, s’assurer qu’il n’oublie rien. Autrefois il ouvrait un livre, appelait un confrère, reprenait le dossier tard le soir. Aujourd’hui, il le fait… en quelques secondes. Il a immédiatement accès à une première synthèse d’une quantité d’informations telle qu’aucune bibliothèque ne lui aurait donnée aussi vite.

Contrairement à l’image que nous nous faisons parfois de la médecine, aucun professionnel ne sait tout. Heureusement. Celui qui prétendrait n’avoir jamais besoin de vérifier une information serait bien plus inquiétant que celui qui interroge une base de données devant vous. L’IA change la vitesse de cette vérification, rien de plus.

Le paramédical : confronter son raisonnement avant d’inquiéter

Dans les professions paramédicales, d’après les échanges que j’ai eus ces dernières semaines, l’usage me semble différent. Un kinésithérapeute, une infirmière, un orthophoniste ne posent pas de diagnostic médical mais chacun réalise son propre bilan dans le champ de ses compétences. Et il arrive qu’au cours de ce bilan, ça ne colle pas…

Les symptômes observés correspondent-ils vraiment au diagnostic annoncé ? Le traitement en cours peut-il expliquer ce que je vois ? Cette évolution est-elle attendue ? Ai-je assez d’éléments pour conseiller à cette personne de reprendre rendez-vous avec son médecin ?

Avant d’inquiéter quelqu’un pour rien, l’IA devient alors un outil de confrontation du raisonnement. On lui expose les symptômes, leur évolution, les traitements, le contexte. Il ne s’agit pas de décider à la place du médecin mais bien de vérifier qu’une intuition mérite d’être poussée plus loin.

Les approches naturelles, entre curiosité et mur de précautions

Restent aussi tous les métiers qui gravitent autour de la santé sans relever de la médecine : naturopathie, réflexologie, pratiques manuelles, accompagnement.

Là encore, les usages de l’IA changent. Il s’agit souvent de mieux comprendre un diagnostic déjà posé, ses mécanismes, ses conséquences, ses interactions avec un traitement… ou encore d’explorer ce que les approches complémentaires pourraient proposer.

Les grandes IA se montrent très prudentes sur ces sujets. Parfois à raison. Parfois au point de rendre la conversation absurde tant elles empilent les précautions.

D’autres outils, moins bridés, répondent plus volontiers : davantage de possibilités avec davantage de risques d’obtenir une réponse fausse, approximative ou dangereusement affirmative.

Derrière tous ces usages, je vois pourtant apparaître autre chose.

Il faut que ça fasse scientifique…

Quand le naturel emprunte le vocabulaire du laboratoire

J’observe depuis quelque temps une scientifisation des pratiques naturelles. Le terme pourra déplaire, mais il décrit assez bien la tendance.

Pour être pris au sérieux, il faudrait parler comme le ferait un médecin. Employer des termes techniques, décrire des mécanismes moléculaires, citer des neurotransmetteurs, des voies métaboliques, le microbiote, la méthylation, les mitochondries, etc. Et surtout, montrer que tout cela est (très) scientifique.

À titre d’exemple, je le vois entre autre dans ce qui se présente aujourd’hui comme la naturopathie fonctionnelle. Le jugement est peut-être sévère mais certaines pratiques s’éloignent de la pensée naturopathique pour devenir une sorte de médecine verte. On remplace le médicament par le complément alimentaire, la molécule par la plante, et parfois le médecin par un praticien qui analyse des résultats biologiques et propose une longue liste de produits. La structure du raisonnement, elle, n’a pas bougé.

Quand un naturopathe se positionne pour l’essentiel comme un nutritionniste ou comme celui qui corrigera telle voie biochimique avec tel ou tel complément, je ne suis pas certain qu’on soit encore dans la pensée naturopathique.

Cette tendance se retrouve malheureusement dans bien d’autres approches, avec à chaque fois le même problème de fond…

Pourquoi apprendre, si la réponse arrive en trois secondes ?

L’IA accélére considérablement ce mouvement.

Pourquoi mémoriser ? Pourquoi passer des années à comprendre en profondeur ce que l’on fait, puisqu’en quelques secondes je peux demander quels compléments pour cette situation, quelles plantes, quelle posologie, quelles interactions, quel protocole. Et obtenir une réponse parfaitement convaincante.

Le problème commence avec ce dernier mot. Les réponses des IA sont convaincantes.

Sans pour autant être justes. Elles peuvent même être valables statistiquement et fausses pour la personne assise en face de moi.

Nous revendiquons l’individualisation et nous cherchons des recettes

La recette qu’elle vienne d’une école ou d’un robot…

… est une recette !

La contradiction m’intéresse beaucoup. Car elle nous en dit long !

L’un des arguments historiques des approches naturelles, c’est l’individualisation. Nous ne traitons pas une maladie, disons-nous volontiers, nous accompagnons une personne. Très bien.

Mais que reste-t-il de cette affirmation quand notre pratique consiste à appliquer un protocole appris en formation ? Celui transmis par notre école ? Ou même celui qu’une intelligence artificielle vient de générer ?

Que la recette vienne de ChatGPT ou d’un week-end de formation ne change pas grand-chose au problème. Une recette reste une recette.

Plus les formations raccourcissent, plus la tentation grandit. Il faut bien donner vite aux étudiants quelque chose qu’ils puissent appliquer. Alors on apprend : si tel symptôme, utiliser ceci ; si tel terrain, donner cela. On peut exercer rapidement.

On ne sait pas pour autant accompagner.

Pour des approches qui revendiquent une vision globale et individualisée de la personne, l’application systématique d’un protocole pose un vrai problème.

Le protocole a un sens uniquement quand c’est une urgence

Ce qui ne rend pas le protocole mauvais en soi. En médecine conventionnelle, il répond à une nécessité toute différente.

Prenons une urgence où la vie d’une personne est engagée. Il faut agir vite et surtout plusieurs professionnels doivent intervenir ensemble. Médecin, spécialiste, pharmacien, infirmier, radiologue, parfois kinésithérapeute, tous doivent comprendre immédiatement ce qui se fait et ce qui va suivre. Le protocole permet cette coordination. Il évite que chacun réinvente le parcours au milieu d’une urgence. C’est là son rôle premier.

Et je veux être clair. Quand la vie d’une personne est engagée, ce n’est pas le moment de chercher quelle plante, quelle huile essentielle ou quelle technique pourrait remplacer la prise en charge médicale nécessaire. Il n’y a même pas matière à discussion. Ce n’est pas seulement une question médico-légale, c’est une question de bon sens et d’humanité.

Hors de l’urgence, nous avons du temps

Dans les approches naturelles, nous ne sommes justement pas dans cette situation.

Quand l’urgence vitale n’est pas là, pourquoi vouloir reproduire cette logique de protocolisation ?

Nous avons du temps. Nous prenons ce temps.

Et nous pouvons écouter, observer, toucher, chercher, comprendre. Et surtout, rencontrer quelqu’un.

Ce qui soigne ne tient pas seulement à ce que nous faisons

Ce que la personne dépose en entrant

Nous avons longtemps cherché la technique qui fonctionne. La bonne huile essentielle. La bonne plante. Le bon complément. La bonne manipulation. La méthode corporelle exceptionnelle transmise par quelqu’un qui la tiendrait lui-même d’un maître, à l’autre bout du monde.

Je ne crois pas que la puissance de nos pratiques se joue là.

Elle se joue dans la relation. Et cela vaut tout autant pour la médecine conventionnelle.

Quand quelqu’un vient consulter, il ne dépose pas seulement une liste de symptômes. Il dépose une peur. Une fatigue. Une histoire. Quelque chose qu’il n’a encore jamais osé dire, parfois quelque chose dont il ignorait l’importance avant de commencer à parler.

Et à un moment de la consultation, quelque chose se passe entre deux personnes.

Dans le modèle que nous utilisons en Permathérapie, nous parlons de réciprocité : ce que la personne exprime entre en résonance chez celui qui l’accompagne. Cette résonance n’est pas un parasite dont le praticien devrait se débarrasser pour devenir parfaitement neutre. Elle fait partie de la rencontre. Et la rencontre elle-même devient opérante.

Quelqu’un peut avoir toujours aussi mal et souffrir moins. Retrouver un peu de sécurité. Comprendre ce qui lui arrive. Se sentir entendu. Reprendre une capacité d’action, et une qualité de vie que la seule baisse d’un symptôme n’explique pas.

Ce que disent vraiment les études sur la relation de soin

Ce n’est pas qu’une jolie conception humaniste du soin. La relation patient-soignant a été étudiée. Et puisque je viens de reprocher aux autres de vouloir jouer à faire scientifique, autant regarder précisément ce que ces travaux disent.

Une méta-analyse publiée en 2026 dans Patient Education and Counseling a réuni 28 essais randomisés, soit 18 046 patients. Les interventions destinées à renforcer la relation entre un patient et son soignant améliorent bien les résultats de santé : l’effet est mesurable, petit mais statistiquement significatif (SMD = 0,223 ; p = 0,004). Ce travail met à jour une méta-analyse de 2014 qui portait sur 13 essais et retrouvait déjà cet effet (d = 0,11 ; p = 0,02). Cette dernière avait un mérite méthodologique : elle ne mesurait pas la satisfaction des patients, mais des critères de santé objectifs ou des mesures validées, comme la douleur.

La nuance compte autant que le résultat. Les études réunies sont très hétérogènes (I² = 94,9 %), et les auteurs eux-mêmes jugent faible le niveau de certitude des preuves.

Personne ne démontre ici qu’une bonne relation soigne. Mais soutenir que la relation reste extérieure au soin devient difficile.

Là où l’Intelligence Artificielle s’arrête

C’est précisément ici que l’IA rencontre sa limite.

Elle peut parler de relation. Produire une phrase empathique. Analyser les mots employés. Elle repérera sans doute demain des micro-expressions ou des variations de voix qu’un professionnel n’aurait pas perçues.

Mais elle n’est pas engagée dans la relation comme l’est une personne. Elle ne rentre pas chez elle en repensant à cette consultation parce qu’elle n’est pas touchée par ce qu’on vient de lui raconter. Elle ne connaît pas cette hésitation très humaine où l’on se demande s’il faut poser une dernière question alors que la personne est déjà debout, la main sur la poignée.

Et c’est parfois cette dernière question qui change tout.

Alors, l’IA va-t-elle détruire la médecine ?

Je ne le crois pas. Je pense même qu’elle peut beaucoup l’améliorer.

Elle va nous permettre de faire mieux

Un diagnostic sera confronté à davantage d’hypothèses. Une interaction rare sera retrouvée immédiatement. Un professionnel vérifiera une information au lieu de s’appuyer sur un souvenir de sa formation initiale. Des situations complexes seront analysées avec une quantité de données qu’aucun cerveau ne peut tenir en mémoire simultanément.

Les recommandations de l’OMS reconnaissent ce potentiel, tout en insistant sur la sécurité, l’éthique, la responsabilité et le maintien d’une médecine centrée sur les personnes.

Depuis quand la performance mesure-t-elle le soin ?

Cette course à la performance pose pourtant une autre question.

Est-ce que le diagnostic le plus précis suffit ? Est-ce que le protocole au meilleur résultat statistique suffit ? Le meilleur praticien sera-t-il demain celui qui possède la meilleure IA ?

Nous faisons peut-être fausse route en posant ainsi le problème.

L’IA ne détruit pas la médecine. Elle accélère une transformation commencée bien avant elle : celle qui réduit le soin à une suite de décisions techniques prises à partir de données.

Si nous acceptons cette définition, alors oui, l’IA finira par être meilleure que nous. Elle analysera plus de données, connaîtra plus d’études, oubliera moins, comparera plus vite, restera disponible à toute heure.

Essayer de la battre sur ce terrain me paraît assez vain.

Notre place est ailleurs

Elle est dans notre capacité à utiliser cette puissance sans lui abandonner la rencontre.
À ne pas confondre une information individualisée avec un accompagnement individualisé.
À saisir la nuance entre un protocole sophistiqué et les particularité d’une personne.
Et surtout à ne pas croire qu’une réponse devient thérapeutique parce qu’elle est scientifiquement exacte.

L’IA nous aidera sans doute à devenir de meilleurs techniciens. À nous de décider si nous voulons seulement devenir cela.

Parce qu’entre connaître la meilleure réponse et accompagner quelqu’un, il reste un espace. Et cet espace, c’est peut-être là que commence le soin.

Bien à vous,

Loïc

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