Les plantes sont-elles intelligentes ? Ce que la science nous dit

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Découvrez l'intelligence des plantes et comment la science change notre perception du monde végétal. Plongez dans la neurobiologie végétale et ses implications pour la phytothérapie.

En taillant un romarin, je me suis arrêté net. Je venais de couper une branche, et en quelques secondes, une odeur puissante s’est dégagée de la plante. Ce parfum que nous trouvons si agréable, c’est en réalité un signal chimique. Un cri silencieux, si l’on veut. Le romarin venait de libérer des composés volatils pour avertir ses voisins d’une agression potentielle. Et moi, sécateur à la main, j’étais l’agresseur.

Ce moment, anodin en apparence, m’a renvoyé à une question qui agite de plus en plus la communauté scientifique : les plantes sont-elles intelligentes ?

Un monde que nous avons longtemps ignoré

Avez-vous déjà remarqué à quel point nous avons tendance à considérer les plantes comme de simples décors ? Des objets verts, immobiles, silencieux. Les scientifiques anglophones ont même un terme pour désigner ce biais : la plant blindness, la cécité aux plantes. Notre cerveau, habitué à repérer ce qui bouge, ce qui représente un danger ou une proie, filtre littéralement le monde végétal. Il le relègue au second plan.

Et pourtant, les plantes représentent plus de 99 % de la biomasse vivante sur Terre. Elles étaient là bien avant nous, elles seront probablement là bien après. Alors, qu’est-ce qui nous empêche de les voir pour ce qu’elles sont vraiment ?

Il a fallu attendre les travaux de chercheurs audacieux pour commencer à lever le voile. Et ce qu’ils ont découvert est tout simplement fascinant.

Stefano Mancuso et la naissance de la neurobiologie végétale

Un laboratoire qui bouscule les codes

En 2005, un biologiste italien du nom de Stefano Mancuso crée à l’université de Florence le Laboratoire International de Neurobiologie Végétale. À l’époque, le simple fait d’associer les mots « neurobiologie » et « végétale » faisait lever bien des sourcils dans le monde académique. Parler de comportement des plantes était encore presque interdit dans certaines facultés.

L’expérience de la sensitive : la mémoire sans cerveau

Mancuso n’a pas reculé. Ses recherches ont montré que les plantes discernent les formes et les couleurs, mémorisent des informations, et communiquent entre elles. L’une de ses expériences les plus marquantes porte sur la sensitive, cette petite plante (Mimosa pudica) dont les feuilles se replient au moindre contact. En la faisant tomber de quelques centimètres de manière répétée, Mancuso a observé que la plante finissait par ne plus réagir. Non pas par fatigue, car elle continuait à se refermer si on la touchait autrement, mais parce qu’elle avait appris que cette chute particulière n’était pas dangereuse. Deux mois plus tard, soumise au même stimulus, elle s’en souvenait encore.

Des signaux électriques aux racines, et une question ouverte

Faut-il pour autant parler d’intelligence ? C’est toute la question. En 2009, Mancuso est le premier scientifique à mettre en évidence des potentiels d’action spontanés dans l’apex des racines, similaires à ceux produits par notre cerveau. De là à dire que les racines « pensent », il y a un pas que tout le monde n’est pas prêt à franchir. Et c’est peut-être tant mieux.

Jacques Tassin : l’émerveillement sans projection

Penser les plantes sans leur prêter un cerveau

Car c’est précisément ce que nous rappelle Jacques Tassin, écologue au CIRAD et auteur de l’ouvrage À quoi pensent les plantes ?. Son titre est volontairement provocateur : il le dit lui-même, les plantes ne pensent pas. Il leur manque un cerveau pour cela. Mais elles n’en ont pas besoin pour être extraordinaires.

Le piège de la projection (anthropomorphisme)

Tassin met en garde contre un piège dans lequel nous tombons facilement : celui de projeter sur le végétal ce que nous découvrons chez l’animal. Nous voulons tellement que les plantes nous ressemblent que nous finissons par les rêver plutôt que les observer. Quand on parle de « communication » végétale, il faut rester prudent. Les feuilles attaquées par un insecte libèrent des composés chimiques qui alertent les feuilles voisines. Les plantes alentour en profitent aussi, certes, mais il ne s’agit pas d’un geste altruiste délibéré. Le vivant est opportuniste.

Se « phytocentrer » : accueillir l’altérité végétale

Ce que Tassin nous invite à faire, c’est à nous « phytocentrer », à essayer de comprendre la plante pour ce qu’elle est, dans son altérité radicale. Et cette altérité est peut-être encore plus merveilleuse qu’une simple ressemblance avec nous. Un arbre se dissout progressivement dans une fédération de bourgeons, se prolonge dans d’autres arbres via les réseaux de champignons, multiplie les symbioses. On ne sait plus vraiment où il commence et où il s’arrête. La question même de l’individu végétal nous désarçonne.

C’est cette nuance qui me semble essentielle. Les plantes ne sont pas intelligentes au sens où nous l’entendons. Mais elles possèdent des capacités qui forcent notre admiration et qui, surtout, devraient modifier en profondeur notre rapport à elles.

Le « Wood Wide Web » : quand la forêt devient réseau

L’une des découvertes les plus marquantes de ces dernières décennies concerne ce que les biologistes ont surnommé le Wood Wide Web : l’internet de la forêt.

Un réseau souterrain fondé sur les mycorhizes

Dans les années 1990, l’écologue canadienne Suzanne Simard a démontré que les arbres d’une forêt ne sont pas des individus isolés en compétition. Ils sont reliés les uns aux autres par un immense réseau souterrain de champignons mycorhiziens. Ces champignons, dont le mycélium forme un enchevêtrement de filaments extrêmement fins dans le sol, s’associent aux racines des arbres dans une symbiose vieille de plus de 400 millions d’années : la plante fournit des sucres issus de la photosynthèse, et en retour, le champignon lui apporte eau et sels minéraux puisés dans des zones inaccessibles à ses racines seules.

Des échanges de ressources et de signaux entre arbres

Mais le plus fascinant, c’est que ce réseau ne se limite pas à un échange entre un arbre et « son » champignon. Les hyphes d’un même champignon peuvent connecter simultanément les racines de plusieurs arbres, parfois d’espèces différentes. Simard a montré que du carbone, de l’azote, de l’eau et même des signaux chimiques d’alerte pouvaient circuler d’un arbre à un autre par ce réseau. Les arbres les plus anciens, qu’elle appelle les « arbres mères », jouent un rôle central dans cette redistribution, soutenant notamment les jeunes pousses dans leur accès aux ressources.

Selosse et la symbiose comme nouvelle façon de penser le vivant

C’est Marc-André Selosse, mycologue au Muséum national d’histoire naturelle de Paris, qui a sans doute le mieux exploré les mécanismes de cette symbiose en France. Ses travaux montrent que 9 plantes sur 10 ne peuvent tout simplement pas pousser dans un sol ordinaire sans l’aide des champignons. La relation est si ancienne, si profonde, qu’elle remet en question notre vision même de ce qu’est un individu vivant. Comme le rappelle Selosse dans un entretien pour GoodPlanet, penser la vie à partir des relations et des liens plutôt qu’à partir d’individus autonomes change tout. Y compris pour nous, humains, dont le corps abrite des milliards de microbes participant activement à notre propre fonctionnement.

Une nuance importante : un sujet encore débattu

Un point important de nuance, cependant. En 2023, une étude publiée dans Nature Ecology and Evolution est venue rappeler que les résultats concernant le Wood Wide Web méritent d’être interprétés avec prudence. Si l’existence des réseaux mycorhiziens est solidement établie, les preuves d’une véritable « communication » entre arbres via ces réseaux restent encore discutées. Selosse lui-même met en garde contre une vision trop idéalisée : les plantes sont aussi en compétition, et le réseau fonctionne sur la coopération autant que sur l’exploitation. Ce n’est pas un conte de fées, c’est la complexité du vivant.

Quand les plantes perçoivent le monde

Au-delà de la communication, les recherches récentes ont aussi révélé l’étendue stupéfiante des capacités de perception des plantes. Elles sont sensibles à au moins une quinzaine de paramètres environnementaux, bien davantage que nos cinq sens classiques.

Une perception multisensorielle

La lumière, évidemment : les plantes la captent, la mesurent, différencient ses couleurs et son intensité et ajustent finement leur croissance en fonction de ces variations. Elles perçoivent aussi la durée du jour, ce qui leur permet de synchroniser germination, floraison et mise en dormance au bon moment de l’année. Certaines « lisent » même la qualité de la lumière filtrée par les feuilles voisines : une variation du ratio rouge/rouge lointain peut suffire à déclencher une stratégie d’évitement de l’ombre, avec des tiges qui s’allongent et des feuilles qui se réorientent.

Mais ce n’est qu’un début. Les plantes détectent la gravité (grâce à de minuscules grains d’amidon qui se déplacent dans certaines cellules), le toucher et les contraintes mécaniques (vent, frottements, pression), ainsi que des gradients d’humidité et de nutriments dans le sol. Elles perçoivent également des signaux chimiques dans l’air, comme les composés volatils émis par une plante attaquée, et modulent leurs défenses en conséquence. Quant aux champs électromagnétiques, le sujet reste plus discuté, mais l’idée générale demeure : une plante vit dans un bain d’informations, et elle en intègre continuellement les indices pour s’orienter, économiser ses ressources et s’adapter.

Les sons : une piste intrigante

Certaines plantes semblent même réagir aux sons, même si ce champ reste encore jeune et débattu. Des expériences ont notamment suggéré que des racines de maïs s’orientent plus volontiers vers une source émettant une vibration à basse fréquence, proche de celle produite par de l’eau qui circule dans un conduit. L’hypothèse, prudente, n’est pas que la plante « entende » au sens animal du terme mais qu’elle perçoive des micro-vibrations mécaniques via ses tissus, et qu’elle les intègre comme un indice parmi d’autres dans sa recherche d’humidité.

Ces résultats doivent toutefois être interprétés avec précaution : selon les protocoles, il est difficile d’exclure complètement d’autres signaux (variation de température, humidité, champs électromagnétiques, bruits de l’appareillage). Ce qui est certain, en revanche, c’est que les plantes disposent d’une sensibilité fine aux contraintes mécaniques (vent, contact, pression), et que les vibrations font partie de ce monde physique qu’elles « lisent » en permanence pour ajuster leur croissance.

Une intelligence distribuée

Elles ne se contentent pas de percevoir : elles adaptent leur comportement. Une plante concurrencée pour la lumière peut modifier la direction de sa croissance, changer la forme de ses feuilles, ou même accélérer sa floraison. Une plante attaquée par un insecte peut libérer des composés chimiques qui attirent les prédateurs de cet insecte : un appel à l’aide chimique d’une redoutable efficacité.

Tout cela sans système nerveux, sans cerveau. Par des mécanismes biochimiques distribués dans l’ensemble du corps de la plante. C’est peut-être là le plus vertigineux : ce n’est pas un centre de commande unique qui orchestre tout, mais une intelligence collective, décentralisée, présente dans chaque cellule. Un modèle radicalement différent du nôtre.

Ce que cela change pour la phytothérapie

Et concrètement, pourquoi est-ce que tout cela devrait intéresser quelqu’un qui utilise des plantes pour prendre soin de sa santé ?

Parce que ces découvertes nous invitent à un changement de regard fondamental. Si les plantes ne sont pas de simples usines à molécules, si elles forment des écosystèmes vivants en relation permanente avec leur environnement, alors la manière dont elles sont cultivées, récoltées, transformées, change tout.

Une plante cultivée en monoculture intensive, coupée de son réseau mycorhizien, privée de ses interactions avec le sol vivant, ne sera pas la même qu’une plante ayant poussé dans un écosystème riche et diversifié. Ses défenses chimiques, ses composés volatils, la qualité même de ses principes actifs en seront affectés. Jacques Tassin le rappelle avec justesse : certaines personnes utilisent le végétal comme un produit, pour une fonction biologique particulière, mais en cela, elles oublient l’essentiel, le contact, le lien direct.

En Permathérapie, nous défendons depuis longtemps cette vision : la plante n’est pas un comprimé vert. Elle est le fruit d’un écosystème. Sa qualité dépend de la santé du sol, de la biodiversité qui l’entoure, du soin qu’on lui a porté. Consommer des plantes avec discernement, c’est aussi s’intéresser à la manière dont elles ont vécu avant d’arriver jusqu’à nous.

Ces découvertes renforcent une conviction que nous partageons ici : prendre soin des plantes, c’est prendre soin de nous. Et prendre soin de nous autrement, c’est aussi réapprendre à considérer le vivant dans toute sa complexité.

Aller plus loin : le Sommet Plantes & Conscience

Si ces questions vous passionnent, si vous sentez qu’il y a là quelque chose de profond à explorer, je vous invite à découvrir le Sommet Plantes & Conscience. C’est l’occasion d’approfondir ces réflexions avec des intervenants qui, comme les chercheurs que nous venons de citer, tentent de construire des ponts entre science, philosophie et pratique du soin par les plantes.

Parce que comprendre les plantes autrement, c’est aussi comprendre le vivant autrement. Et c’est peut-être le premier pas vers une manière plus écologique, plus humaine, et plus juste de se soigner.

Et si on changeait de regard ?

Les plantes ne sont ni les êtres inertes que nous avons longtemps cru, ni les copies conformes des animaux que certains voudraient en faire. Elles sont autre chose, radicalement autre, et cette altérité est précisément ce qui les rend si précieuses. Capables de percevoir, de mémoriser, de communiquer avec leur environnement, elles nous montrent qu’il existe mille manières d’habiter le monde, et que le vivant ne se laisse pas enfermer dans un seul paradigme.

Peut-être qu’au fond, la question n’est pas tant de savoir si les plantes sont intelligentes. Peut-être que la vraie question, c’est : sommes-nous assez intelligents pour les écouter ?

Sources :

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