Il y a quelques mois, en préparant un cours sur les médecines traditionnelles du monde, je suis tombé sur un mot qui m’a arrêté net : mana. Non pas que le concept d’énergie vitale me soit étranger. En médecine chinoise, on parle de Qi. En Inde, de prana. Ce qui m’a interpellé, c’est ce que les Hawaïens en ont fait. Pour eux, la maladie n’est pas d’abord une affaire de virus ou de dysfonctionnement organique. Elle est le signe que quelque chose s’est brisé dans la circulation de cette énergie profonde. Dans le lien entre la personne, sa communauté et la terre qui la porte.
Au milieu du Pacifique, loin des grands systèmes médicaux codifiés d’Asie ou d’Europe, les Hawaïens ont développé un art du soin d’une richesse surprenante. Un art où les plantes ne sont pas de simples outils pharmacologiques, mais des êtres vivants porteurs d’intention. Où le massage n’est pas une technique, mais une danse avec l’océan. Où la guérison commence, parfois, par le pardon. Bienvenue dans l’univers du lāʻau lapaʻau.
Quand guérir, c’est restaurer l’harmonie
En hawaïen, lāʻau signifie plante ou végétation, et lapaʻau guérir, traiter, soigner. Le lāʻau lapaʻau désigne donc littéralement l’art de soigner par les plantes. Mais réduire cette tradition à de la phytothérapie tropicale serait passer à côté de l’essentiel.
Dans la vision médicale hawaïenne traditionnelle, la santé repose sur un concept fondateur : le pono. Ce mot, difficile à traduire en français, évoque à la fois la droiture morale, l’alignement intérieur et l’harmonie avec l’ordre du monde. Être en bonne santé, c’est être en état de pono. Tomber malade, c’est avoir perdu cet accord, cette justesse. En permathérapie, nous parlons de désaccordage. Une inadéquation entre la personne et son environnement. Entre ses différents systèmes, entre ce qu’elle vit et ce qui la nourrit profondément.
L’autre pilier de cette médecine est le mana, cette énergie spirituelle et vitale qui circule en chaque être, en chaque lieu, en chaque plante. Les anciens Hawaïens considèrent que la maladie apparait lorsque le mana d’une personne est affaibli ou contrarié. Les causes pouvaient être physiques, bien sûr, mais aussi relationnelles, émotionnelles ou spirituelles. Enfreindre un kapu (un interdit sacré), entretenir un conflit familial non résolu, rompre un lien avec la terre nourricière. Tout cela peut provoquer une perte de mana et, par conséquent, ouvrir la porte à la maladie.
Cette vision nous rappelle quelque chose d’essentiel, que nos sociétés modernes ont parfois oublié : la santé n’est pas un état mécanique. Elle est relationnelle. Elle se joue dans le lien entre soi et les autres. Entre soi et la terre. Entre le visible et l’invisible.
Le kahuna : bien plus qu’un guérisseur
Au cœur du lāʻau lapaʻau se trouve une figure fascinante : le kahuna lāʻau lapaʻau. Le mot kahuna est souvent traduit par « prêtre » ou « maître », mais ces traductions restent insuffisantes. Le kahuna est à la fois médecin, botaniste, psychologue et guide spirituel. Il est celui qui sait observer, écouter et interpréter les signes du corps, de la nature et de l’âme.
Un savoir transmis de génération en génération
Devenir kahuna lāʻau lapaʻau n’est pas un choix de carrière. C’est un appel, une vocation inscrite dans la lignée familiale. La transmission se fait de manière orale, au sein de familles dépositaires de savoirs spécifiques. Certains secrets thérapeutiques sont protégés par des kapu, des interdits sacrés qui en réservent l’accès aux seules personnes autorisées.
Les mele, ces chants narratifs hawaïens, jouent un rôle important dans cette transmission. Ils servent de véritables aide-mémoire thérapeutiques. Encodant les propriétés des plantes, les protocoles de soin et les prières associées dans des vers chantés que l’apprenti doit mémoriser au fil de longues années de formation.
Ces chants ne sont pas de simples mémos. Ils portent eux-mêmes une intention de guérison, un mana propre.
L’art du diagnostic par le toucher
Le kahuna ne se contente pas d’écouter les symptômes. Il pratique le haha, un diagnostic par le toucher, où le praticien pose ses mains sur le corps du patient pour sentir les zones de tension, les blocages d’énergie, les déséquilibres subtils.
Cette technique rappelle certaines approches palpatoires que nous connaissons en Occident, notamment en ostéopathie ou en fasciathérapie, mais elle s’inscrit dans un cadre spirituel et symbolique beaucoup plus large.
Le coffre à remèdes du Pacifique
Les îles hawaïennes, avec leur extraordinaire biodiversité tropicale, offrent aux kahuna un véritable trésor végétal. Les plantes utilisées dans le lāʻau lapaʻau sont préparées sous forme d’infusions, de décoctions, de cataplasmes huileux ou de jus fermentés, selon des protocoles précis transmis oralement.
Le kukui, la noix-lumière
Parmi les plantes emblématiques du lāʻau lapaʻau, le kukui (Aleurites moluccanus) occupe une place centrale. Son nom signifie « lumière » : l’huile extraite de ses noix sert à alimenter les lampes, mais aussi à soigner. Les mères hawaïennes oignent la peau de leurs nouveau-nés d’huile de kukui pour la protéger du soleil, du vent et du sel. On l’utilise aussi pour traiter les brûlures, les plaies et les irritations cutanées.
La recherche moderne confirme cette efficacité : l’huile de kukui est riche en acides gras essentiels oméga-3 et oméga-6, en vitamines A, C et E, et possède des propriétés anti-inflammatoires et antibactériennes.
Le kukui est aussi un symbole de statut : les chefs hawaïens, les ali’i, portent des colliers de noix polies en signe de leur rang.
Le noni, le fruit qui guérit
Le noni (Morinda citrifolia), reconnaissable à son fruit à l’odeur forte, est considéré comme l’une des plantes les plus polyvalentes de la pharmacopée hawaïenne.
Utilisé pour traiter les douleurs, les inflammations et les troubles cardiovasculaires, il fait aujourd’hui l’objet de recherches qui confirment une partie de ces usages ancestraux.
L’awa, la racine de la paix
L’awa (Piper methysticum), plus connu sous le nom de kava dans le reste du Pacifique, joue un rôle central dans la vie sociale et thérapeutique hawaïenne. Cette racine, préparée en boisson, est reconnue pour ses propriétés calmantes et anxiolytiques. Elle est utilisée pour apaiser le système nerveux, soulager les douleurs et accompagner les rituels de passage.
Prendre cette boisson, c’était à la fois traiter un symptôme et entrer dans un espace de communion avec les ancêtres.
D’autres trésors végétaux
La pharmacopée hawaïenne comprend bien d’autres plantes remarquables.
L’ōlena (Curcuma longa), notre curcuma, estutilisée en infusion ou en application locale pour ses propriétés anti-inflammatoires.
Le māmaki (Pipturus albidus), un arbuste endémique d’Hawaï, sert à préparer des tisanes favorisant la digestion et la régulation de la pression artérielle.
Le pōpolo (Solanum americanum) traite les infections respiratoires, tandis que l’awapuhi kuahiwi (Zingiber zerumbet), le gingembre sauvage hawaïen, entre dans la composition de cataplasmes pour les douleurs musculaires.
Chacune de ces plantes était cueillie selon des protocoles précis. Le kahuna accompagnait la récolte de pule (prières) et d’oli (chants), remerciant la plante et énonçant l’intention thérapeutique. Cette pratique, loin d’être anecdotique, témoigne d’une relation au vivant profondément respectueuse. En permathérapie, nous insistons sur cette idée que la plante n’est pas un simple vecteur de molécules actives : elle est un être vivant avec lequel nous entrons en relation. Le lāʻau lapaʻau pousse cette logique jusqu’à son terme.
Le lomilomi : quand le massage imite la houle
Le lāʻau lapaʻau ne se limite pas aux plantes. Il s’intègre dans un ensemble de pratiques complémentaires, dont le lomilomi, le massage hawaïen traditionnel, est sans doute la plus connue.
En hawaïen, lomi signifie pétrir, presser, masser. Quand le mot est doublé en lomilomi, il prend une intensité particulière, comme c’est souvent le cas dans la langue hawaïenne. Le lomilomi se distingue par ses mouvements amples et fluides, réalisés principalement avec les avant-bras, qui évoquent le va-et-vient des vagues de l’océan sur les plages de sable noir.
Les praticiens hawaïens voient dans ce massage une manière de faire circuler le mana à travers le corps, comme la houle porte l’énergie de l’océan.
Le lomilomi traditionnel est bien plus qu’un soin corporel. Pratiqué par les kahuna dans un esprit de purification et de régénération, il peut durer plusieurs heures et s’accompagne de chants, de prières et parfois de musique. Il est conçu comme un rituel de passage, accompagnant la personne d’un état à un autre. Chaque zone douloureuse rencontrée au cours du massage est interprétée comme du mana contrarié, un blocage à libérer.
La philosophie qui sous-tend le lomilomi postule que toutes les cellules du corps possèdent une mémoire. Et que le physique, le mental, l’émotionnel et le spirituel forment un tout indissociable.
Les quatre éléments de la nature sont intégrés dans la gestuelle : la terre pour l’ancrage, l’eau pour la fluidité, l’air pour la libération, le feu pour la vitalité.
Cette approche multidimensionnelle du toucher rejoint ce que nous cherchons en permathérapie lorsque nous considérons les techniques manuelles non pas comme de simples interventions mécaniques, mais comme des occasions d’accordage global de la personne.
Ho’oponopono : guérir par le pardon
Peut-être avez-vous déjà entendu ce mot, tant il a voyagé au-delà des rivages hawaïens ces dernières décennies. Le ho’oponopono, souvent résumé par quatre phrases (« Désolé, Pardon, Merci, Je t’aime »), est en réalité une pratique bien plus profonde et complexe que ce que la vulgarisation en a fait.
Dans sa forme originelle, le ho’oponopono est un rituel de réconciliation familiale, guidé par un kahuna ou un aîné de la communauté. Lorsqu’un membre d’une famille tombait malade, on ne se contente pas de traiter ses symptômes physiques. On réunit la famille entière pour identifier et résoudre les conflits, les rancœurs et les non-dits qui peuvent être à l’origine du déséquilibre. Chaque participant est invité à reconnaître sa part de responsabilité, à exprimer ses blessures et à offrir son pardon.
Ces émotions qui nous font souffrir
Les Hawaïens considèrent que la colère, le ressentiment et les conflits non résolus ont des répercussions directes sur la santé physique. La maladie n’est pas seulement l’affaire de celui qui souffre, mais de tout le réseau de relations dans lequel il s’inscrit. Le ho’oponopono vise à remettre les choses en ordre (c’est d’ailleurs le sens littéral du mot : « causer la perfection », « corriger ce qui est erroné ») pour que la guérison physique puisse advenir.
Il est tentant de sourire devant cette approche. Pourtant, la recherche contemporaine sur les liens entre stress psychosocial, inflammation chronique et maladie nous invite à regarder ces pratiques avec un regard neuf. Les conflits familiaux non résolus, le sentiment de rupture sociale, l’isolement émotionnel sont aujourd’hui reconnus comme des facteurs de risque dans de nombreuses pathologies chroniques. Les Hawaïens avaient saisi quelque chose d’essentiel sur la dimension relationnelle de la santé.
Une approche collective
Il est toutefois important de nuancer ici. Le ho’oponopono, tel qu’il a été popularisé en Occident, notamment à partir des travaux de Morrnah Simeona dans les années 1970, a été adapté et individualisé. La version originale, collective et ritualisée, est bien différente des pratiques de développement personnel qui circulent aujourd’hui sous ce nom.
Ce décalage mérite d’être souligné. À l’image de ces dévoiement récurrent que notre société opère sur les approches traditionnelles.
Une médecine blessée, une médecine renaissante
L’histoire du lāʻau lapaʻau est aussi celle d’une médecine qui a failli disparaître. En 1820, l’arrivée des missionnaires chrétiens à Hawaï a conduit à l’interdiction des pratiques de guérison traditionnelles. L’arrivée des Occidentaux a également apporté des maladies infectieuses contre lesquelles les Hawaïens n’avaient aucune immunité. La population hawaïenne a rapidement été décimée, et les guérisseurs n’avaient plus le droit d’exercer leur art.
Même lorsque le roi Kamehameha V a rétabli la légalité du lāʻau lapaʻau cinquante ans plus tard, une grande partie des savoirs avait déjà été perdue. En 1919, un bureau territorial de médecine a imposé aux kahuna de connaître les noms latins des plantes pour obtenir une licence. Une exigence absurde pour des praticiens formés en langue hawaïenne.
Ce n’est qu’en 1988, avec le Native Hawaiian Health Care Act voté par le Congrès américain, que le lāʻau lapaʻau a été officiellement reconnu comme une médecine traditionnelle légitime. Depuis la renaissance culturelle hawaïenne des années 1970, des praticiens comme Kahu Roddy Akau consacrent leur vie à transmettre ces savoirs aux nouvelles générations, persuadés que la préservation de cette médecine passe aussi par la conservation des plantes endémiques d’Hawaï et de leurs écosystèmes.
Vers une médecine intégrative à la hawaïenne
Ce qui se passe aujourd’hui à Hawaï est particulièrement inspirant. Des cliniques comme le Waimānalo Health Center ont développé un programme baptisé Ma’iola Services qui combine le lāʻau lapaʻau, le lomilomi et le ho’oponopono avec la médecine occidentale. Ce modèle repose sur la collaboration entre médecins et guérisseurs traditionnels, dans un esprit de complémentarité.
Les résultats sont encourageants. Les études menées sur ce programme montrent une corrélation entre l’offre de soins intégrés et une amélioration de la satisfaction des patients, un sentiment d’appartenance renforcé et une réduction des maladies chroniques. Depuis 2023, le massage lomilomi est même couvert par certains assureurs hawaïens.
Cette démarche rejoint profondément ce que nous défendons en permathérapie : il n’y a pas de médecine meilleure qu’une autre. Il y a des médecines qui correspondent mieux à des situations, à des personnes, à des contextes. L’intégration respectueuse de différentes approches, loin d’être un syncrétisme flou, peut constituer une voie de soin véritablement adaptée à la complexité du vivant.
Ce que le lāʻau lapaʻau nous enseigne
En explorant cette tradition, ce n’est pas l’exotisme qui retient l’attention. C’est la cohérence d’une vision du soin qui, malgré la distance géographique et culturelle, rejoint des intuitions très contemporaines et les surpasse.
Le lāʻau lapaʻau nous rappelle que la santé est un état d’accordage entre l’individu et son écosystème. Qu’il soit biologique, social ou spirituel. Il nous rappelle que soigner, c’est aussi restaurer des liens. Il nous rappelle enfin que les plantes ne sont pas un amas de molécules. Mais des êtres vivants avec lesquels nous pouvons entrer en relation de manière consciente et respectueuse.
Cette tradition nous invite aussi à une forme d’humilité. Les Hawaïens ont développé, au milieu de l’océan Pacifique, une médecine holistique d’une sophistication remarquable. Et elle a failli être effacée par l’arrogance d’une vision unique du soin. La diversité des approches médicales est une richesse, exactement comme la biodiversité est une richesse autant qu’une nécessité pour un écosystème.
Prendre soin de la diversité des médecines du monde, c’est aussi prendre soin de notre capacité collective à nous soigner. Et c’est, d’une certaine manière, prendre soin de notre propre mana.
Sources :
- U.S. Fish and Wildlife Service, Lāʻau lapaʻau: Reclaiming Traditional Practices of Medicine
- Ka Wai Ola, Healing the Lāhui
- Keola Magazine, La’au Lapa’au: Medicinal Plants and their Healing Properties
- Kumukahi.org, Lāʻau Lapaʻau
- Island Hopper Guides, Healers & Herbalists: Exploring Traditional Hawaiian Medicine
- Support Local Hawaii, Lāʻau Lapaʻau: Reviving the Sacred Healing Traditions of Hawaii
- Pukui M.K., Haertig E.W., Lee C.A., Nānā i ke Kumu (Look to the Source)
- Krauss B.H., Noyes M., Plants in Hawaiian Medicine, Bess Press, 2001
- Gutmanis J., Kāhuna Lāʻau Lapaʻau: Hawaiian Herbal Medicine, 2004
- Plisson L., La Permathérapie, Guy Trédaniel Éditeur, 2024
